La crise révèle le côté humain et social des gens

Entretien avec Thierry Sneessens, conseiller CPAS du PTB et infirmier à Namur:

Infirmier à l’hôpital Saint-Luc de Bouge (Namur), Thierry est membre du PTB depuis 5 ans et conseiller CPAS depuis 11 mois à la ville de Namur pour le PTB.

Témoignage d’un élu sur le terrain contre le Coronavirus.

 

Comment vis-tu la « crise Corona » dans ton travail ? En quoi est-il différent aujourd’hui?

Le travail est globalement le même, c’est l’intensité des choses qui est différente. Nous n'avons pas attendu cette crise pour essayer de sauver des vies et soigner nos patients. Et c'est important de le dire, car les personnes ont l'impression que nous faisons quelque chose d'inhabituel. Non, la mort, la souffrance, la tristesse, mais aussi la joie et le courage de nos patients, c'est notre quotidien.

Ce qui a changé depuis que je travaille en unité COVID 19, c'est la rapidité de la progression de la maladie. En 48 heures parfois, c'est fini. Tu as fait ce que tu pouvais mais rien n'a semblé arrêter la maladie. Tu te sens impuissant. C'est un sentiment très lourd. Parfois, tu as quatre morts sur ta journée. Tu dois avoir les reins solides pour revenir le lendemain.

Dans la pratique : nous faisons tout en combinaison d'isolement. Il fait chaud, tes gestes sont ralentis, et surtout nous perdons en contact humain. Le patient a l'impression d'être soigné par des fantômes. D'où l'importance de parler aux patients le plus possible quand nous sommes en chambre.

Êtes-vous débordés ? Êtes-vous suffisamment nombreux face à l'afflux de patients? Quelle est l'ambiance de travail ? Esprit d'équipe ? Comment tiens-tu le coup ? Et tes collègues ?

Là, tu vois, c'est le genre de question qui m'énerve (rires). A ton avis ? Nous sommes en manque de personnel depuis des années ! Le travail devient plus lourd, plus technique, plus rapide. Ce n'est jamais assez, il faut toujours être plus rentable. Donc, ici, avec cette crise c'est la même chose, en pire.

Non, le miracle n'a pas eu lieu, donc, oui, on manque de bras. Les directions d'hôpitaux ont fermé des services pour faire face à l'afflux de patients. Ils ont bien anticipé. Nous avons dû changer de service, apprendre de nouveaux protocoles en quelques heures, travailler avec de nouveaux collègues. Mais nous avons été bien encadrés et soutenus, pour moi en tous cas. Oh, il y eu quelques couacs, mais globalement nous nous en sommes bien sortis.

Ce qui nous fait tenir, c'est notre camaraderie. On se sent solidaire, et ce à travers le monde.

Êtes-vous bien équipés ? (masques, blouses, gants, gel, respirateurs, etc) ?

Ce fut limite mais on s'en est sortis. Par contre, c’est notamment grâce à la solidarité des citoyens qui nous ont apporté des masques, des visières et des blouses.

Bon, le dernier coup des masques pas aux normes que le gouvernement nous a tout de même donnés, ça nous a mis en colère. Nous, comme soignants, on ne peut pas se permettre ce genre d'incertitude, sinon nos patients en payent le prix. Ici, le politique se permet ce genre de liberté. Ca révèle comment il nous considère. Mais à l'hôpital, je suis encore bien loti. Ce qui s'est passé dans les maisons de repos, en soins à domicile et avec les médecins traitants est proprement scandaleux. Ils ont été oubliés. Ils n’ont pas reçu le matériel nécessaire, ils auraient dû avoir plus tôt des tests et n’ont rien eu. La première ligne de soins est négligée, alors qu'elle est fondamentale.

Le week-end dernier, tu t'es porté volontaire pour aider dans un home ? Pourquoi ?

Je ne sais pas pourquoi je l'ai fait. Il avait besoin d'aide, j'ai tenté d'apporter ce que je pouvais. C'est de la solidarité, finalement quelque chose de naturel. Oui, l'humain est solidaire et pas individualiste comme le monde libéral tente de nous faire croire.

Donc, comme je l'ai dit, les homes ont été abandonnés . Mais pas uniquement pour le Covid. J'ai constaté le gouffre qu'il y a entre les hôpitaux et les maisons de repos. J'ai vu la place que notre société réserve aux personnes âgées. Et, franchement, il n'y a pas de quoi être fier… On juge la grandeur d'une nation à sa façon de traiter ses aînés. Nous sommes tout petit, très petit. Il faudra changer les choses car d'autres crises sont à prévoir.

Je ne veux plus faire une toilette en 8 minutes. Je ne veux plus donner à manger en 7 minutes. Je ne veux plus mettre une personne sur la chaise percée parce qu'il n'y a pas de toilette. Je veux respecter mon aïeul. Je veux lui donner le temps de me dire qui il est. Qui est cet humain que je soigne, et non plus un client à servir. Mon boulot doit être humain et non rentable.

Quel est ton sentiment sur la manière dont cette crise est apparue, et dont elle est gérée ?

Je pense qu'au départ, nous n'avons pas pris suffisamment la mesure de cette crise quand elle a débuté en Asie. Peut-être par orgueil, nous n'avons pas retenu les leçons du SRAS1 comme certains pays l'ont fait. La destruction de la réserve stratégique de masques en est la preuve, et quand les indices commençaient à s'accumuler, le politique et surtout notre ministre de la santé ont tardé à réagir. Par la suite, les médecins, les infirmières de tous les secteurs de soins et d'aide ont fait un travail formidable. La solidarité fut très forte. Si cette crise a pu être gérée, c'est avant tout grâce au peuple qui a réagi avec humanité, elle a révélé le côté humain des gens : on s’entraide pour s’en sortir (on fait des masques, des blouses, on prend soin de nos voisins, de nos aînés, etc.).

Penses-tu que cette crise révèle des choses sur la société dans laquelle nous vivons ?

Cette crise a révélé le vrai visage du capitalisme. Faire du profit à tout prix pour augmenter la richesse de certains, au mépris des fondamentaux qui devraient régir la société. Selon cette vision du monde, tout est marchandise et donc soumis aux « lois » du marché. Non, il ne faut pas laisser des secteurs aussi essentiels que la production de masques, de médicaments, de respirateurs, etc. au privé, qui délocalise pour augmenter sa marge de profit. Mais cette question doit aussi se poser pour l'énergie, pour l'éducation ou pour l'art. Tous ces secteurs doivent revenir au sein du secteur public, doivent revenir au peuple.

Lors de l'après-Covid, une crise financière va certainement toucher le monde. Des choix devront être faits. Si nous continuons avec la vision actuelle, les dégâts sociaux vont être terribles. Il faudra se battre pour changer les choses. Et je pense que beaucoup de personnes sentent cela, veulent cela. Avec le PTB, nous devons apporter une alternative. Nous devons montrer qu'un autre monde est possible.

Pour les soignants, la première chose à changer, ce sont les normes d'encadrement. La Belgique ne peut plus se permettre d'avoir un tel manque. Je rappelle qu'une étude de la KCE2 en 2019 a estimé que le manque de personnel en soins infirmiers est responsable de la mort de 7.600 patients par an en Belgique. Le chiffre parle de lui-même, ce n'est pas acceptable, pas avant, encore moins aujourd'hui.


(1) SRAS : Maladie respiratoire très contagieuse, similaire au COVID 19. Il est devenu pandémique au début des années 2000, avant d’être maîtrisée en quelques années. La maladie a touché principalement le continent asiatique à l’époque.
(2) Etude commandée par Maggie de Block au KCE, centre de recherche indépendant qui rend des avis en matière de soins de santé.


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