En 2017, un habitant de la commune de Namur sur cinq était âgé de plus de 65 ans. Selon le Bureau du Plan, le vieillissement de la population belge va s’intensifier jusqu’en 2040. Nous pouvons estimer que d’ici 10 ans, ce sera environ 20% de la population namuroise qui aura plus de 75 ans. Quasiment rien n’est prévu pour faire face à cette situation et les conséquences causées par le vieillissement. Comment éviter un naufrage blanc ?

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Vieillissement: Après 70 ans sans planification, comment éviter un naufrage blanc ?

En 2017, un habitant de la commune de Namur sur cinq était âgé de plus de 65 ans. Selon le Bureau du Plan, le vieillissement de la population belge va s’intensifier jusqu’en 2040. Nous pouvons estimer que d’ici 10 ans, ce sera environ 20% de la population namuroise qui aura plus de 75 ans. Quasiment rien n’est prévu pour faire face à cette situation et les conséquences causées par le vieillissement. Comment éviter un naufrage blanc ?

État des lieux : service minimum pour les aînés et factures plus que salées

La commune de Namur ne se distingue pas de ce qui s’est fait à l’échelle du pays durant 70 ans. Le pic des naissances, après la seconde guerre mondiale, impliquait un pic du vieillissement d’une part importante de la population. Durant 70 ans, une politique de planification liée à cette réalité démographique aurait pu être menée, mais non, comme toujours, la vision à court terme domine les décisions politiques. Petit monde politique qui s’en remet aujourd’hui au privé, qui y voit un joli pactole à se faire. Plusieurs multinationales (Orpéa, Senior Living Group, Armonéa…) sont actives dans le secteur, appelant cela la « silver economy », le business argenté – en référence à la couleur des cheveux. Cynisme absolu, laisser-faire des pouvoirs publics, voire encouragement à la libéralisation. Bref, c’est le service minimum. Et encore.

En 2016, dans la province de Namur, le coût moyen d’une place en maison de repos était de 1.171 euros par mois, hors suppléments – par exemple les soins esthétiques, la blanchisserie, les boissons…1 En 2018, il est de 1.256 euros.2 Nous pouvons supposer que ce coût moyen mensuel continuera d’augmenter dans les années à venir. La pension moyenne étant de 776 euros brut pour les femmes et de 1.075 euros pour les hommes, le calcul est simple. Et alarmant. Environ 75% des aînés ne disposent pas d’un revenu suffisant pour assumer le coût mensuel en maison de repos, qui a par ailleurs augmenté de 20% en 6 ans.3 La facture est salée. Pour qui sait la payer. Et cerise sur le gâteau, un « home de luxe » verrait le jour sur le plateau de Bouge. Nul doute qu’il sera accessible à toutes les bourses, avec des chambres pouvant coûter 2.000 euros par mois.

À Namur, le CPAS compte six maisons de repos. Pour janvier 2020, deux nouvelles sont prévues… mais pour remplacer celles d’Harscamp et de la Closière. Parmi elles, la résidence-service sociale de Jambes, qui compte 40 places, pour un tarif de 400 à 800 euros selon le revenu de la personne.

Le parc économique à Bouge « Care-YS » : la « silver economy » appliquée comme solution ?

Le projet « Care-YS » devant voir le jour sur 13 hectares du plateau de Bouge d’ici 2020 s’inscrit dans la ligne de la « silver economy ». Porté par le Bureau Économique de la Province en concertation avec la Ville de Namur, il s’inspire de modèles comme « Silver Normandie » à Colombelles ou « Silver Valley » à Ivry-sur-Seine. Nous pouvons y lire : « Vieillir est une chance : l’avancée en âge de la population soulève de nouveaux enjeux humains, économiques, sociétaux, autour desquels la Silver économie s’affiche comme une filière d’avenir incontestée.4 » Ou encore : « La Silver Valley rassemble les acteurs franciliens de la silver économie pour mettre en place les conditions propice au développement de projets d’innovation et aux partenariats commerciaux et industriels pour répondre aux besoins et aux usages des personnes âgées et de leurs proches.5 » Le vieillissement devient « un pôle de compétitivité ».

Si le projet de Bouge prévoit d’intégrer des acteurs comme les hôpitaux, les mutualités, l’université, l’objectif n’en reste pas moins d’accueillir des entreprises actives dans le secteur du vieillissement de la population. Citons la domotique6, la santé nutritionnelle ou encore la santé en ligne, « l’e-santé ». Si la perspective de création de 350 emplois est positive, nous pouvons nous demander en quoi ce projet de développement économique reposant sur le marché va résoudre concrètement les problèmes liés au pic du vieillissement ? Qui, en perte d’autonomie, pourra équiper son logement avec les dernières technologies issues de la domotique ? Qui pourra installer dans sa maison un ascenseur privatif ?

Un marché ou une réelle solution pour toutes les personnes qui seront concernées ? L’aspect « silver economy » semble nettement prioritaire sur l’enjeu d’assurer une vie digne à chaque aîné en perte d’autonomie, et ce quel que soit son revenu.

Bricolage politique pour deux enjeux majeurs : l’accueil en suffisance et la qualité de vie


Le gouvernement wallon, à l’initiative de Maxime Prévot (cdH) et ensuite d’Alda Gréoli (cdH), a quand même pris une « mesurette ». Injuste en prime, qu’il veut nous faire avaler au nom de la « solidarité ». Ça s’appelle « l’assurance autonomie ». Chacun de nous, mis à part quelques exceptions, sera taxé annuellement de 50 euros pour fournir une allocation pour toute personne en perte d’autonomie. Comme un ménage wallon compte en moyenne un peu plus de deux personnes de plus de 26 ans, les familles paieront au moins 100 euros par ménage. C’est injuste, car une fois encore, s’il s’agit de la famille d’Alda Gréoli, qui doit gagner au moins 10.000 euros par mois comme ministre de la Région, ou de celle d’un garagiste qui gagne environ 2.200 euros par mois, elles devront payer la même somme. C’est finalement une taxe de « solidarité » qui est elle-même inéquitable.7

Bricolage politique total que cette nouvelle taxe et le projet allant avec, par ailleurs dénoncé par la Fédération wallonne de Services d’Aide à Domicile. Soyons réalistes. Cela ne permettra pas de faire face correctement et humainement au pic du vieillissement. Le maintien à domicile a par ailleurs des limites, quand la perte d’autonomie devient trop importante. Laura témoigne : « Je vis auprès de ma grand-mère depuis 6 mois. Il y a déjà des années qu’elle ne sort presque plus, ne pouvant se déplacer qu’accompagnée. Aujourd’hui, c’est terminé. Avec ses problèmes de santé, si je n’étais pas là, il y aurait déjà eu un accident. Et sa pension ne lui permet pas d’aller en maison de repos, à moins de vendre la maison où elle a passé 60 années de sa vie. Une maison qu’elle aurait en plus beaucoup de peine à quitter. »

L’objectif n’est pas de bricoler et laisser nos aînés dans les griffes du marché. Cette situation déplorable est tout à fait représentative du chaos des politiques libérales et sociales-démocrates, où le capitalisme fixe les règles du « jeu » au détriment des 99% de la population. Il aurait fallu une politique de planification, avec la construction de services d’accueil et de soins publics et modulables, intégrant toutes les fonctions indispensables au confort des plus âgés. Ce n’est pas parce qu’on va sur la fin de vie qu’on devient un déchet et qu’on n’a plus droit à une bonne qualité de vie. Est-il trop tard aujourd’hui pour changer les choses ?

Que faire pour assurer dignement le maintien à domicile et un accueil suffisant et de qualité ?

Pour commencer, les premiers concernés vont devoir se faire entendre et se manifester pendant qu’ils le peuvent. La solidarité doit aussi jouer dans cette lutte à mener pour le bien-vieillir. Parce que nos aînés ont travaillé pour nous, parce que nous serons tous âgés un jour, sauf si les mesures gouvernementales actuelles continuent de démolir les droits des travailleurs, avec ou sans emploi. Il faut mettre la pression sur le pouvoir politique, meilleur allié du pouvoir financier.

Au niveau régional, il faut en finir avec la loi du privé, qui pompe l’argent des aînés, des familles, et presse les travailleurs des maisons de repos (et de soins) comme des citrons. Les cadences imposées ne sont pas compatibles avec des soins dignes et humains. Mettre des langes aux plus invalides et les laisser baigner dans leur merde est une réalité. Devons-nous accepter ça ? Non.

Au niveau communal, en l’état de la situation et de l’urgence, le PTB propose que la Ville fasse bien plus que la « boite dans le frigo » du dispositif SOSSeniors du service de cohésion sociale. Utile, bien sûr… quand un accident a eu lieu. On n’est aucunement dans la prévention des risques.

Premièrement, il y a un travail d’information et de conscientisation à mener. Tout le monde va devoir se serrer les coudes pour éviter le naufrage blanc, qui occasionnera aussi de la souffrance et des coûts pour les proches. Car si un aîné en perte d’autonomie ne sait pas payer les frais occasionnés en maison de repos, cela retombera dans la majorité des cas sur la famille. Nous devons tout faire collectivement pour éviter cela. Car si chacun ne pense qu’à soi, cela profitera uniquement à Orpéa, une des multinationales faisant du « business argenté ». Pour indication, elle « gère » 82.838 lits dans 12 pays dont la Belgique. Son chiffre d’affaires ne cesse d’augmenter, atteignant plus de 3 milliards en 2017.

Deuxièmement, comment combiner le financement et le développement de l’accueil autant que du maintien à domicile, qui relève souvent de l’isolement au domicile ? Il y a là aussi un potentiel de créations d’emplois publics – c’est à nouveau pourquoi cette situation ne concerne pas que les futurs plus de 75 ans. La Ville doit créer une société d’assistance mutuelle communale par rapport au pic du vieillissement que va connaître la commune. Cela implique l’engagement d’aides à domicile qui ne soient pas chronométrés et aient le temps d’évaluer correctement chaque situation. Les personnes ayant besoin de ce service payeraient, sur base volontaire, une cotisation. Si la lutte fédérale pour payer des pensions suffisantes n’est pas gagnée dans les temps, un engagement sur l’héritage serait également conclu à l’amiable et avec l’accord des héritiers, pour qu’un pourcentage adapté et raisonnable soit investi au niveau communal pour construire des résidences-services sociales, reconvertibles en logements publics une fois passé le pic du vieillissement. Nous retrouvons ici l’esprit des premières caisses de secours mutuel créées par le mouvement ouvrier, base de notre sécurité sociale. Quand les partis traditionnels, dans leur vision à court terme et électorale, ont négligé durant 70 ans la situation que nous décrivons, c’est au peuple de s’organiser. La solution ne viendra pas de ces partis, nous en avons déjà la preuve. Et dans l’urgence, recréer une société d’assistance mutuelle communale, en vue de ne pas avoir des aînés et leurs proches confrontés à des difficultés croissantes et des drames, c’est une option.

Troisièmement, promouvoir l’habitat « Kangourou » pourrait constituer un type d’action rapide à développer car demandant moins de moyens financiers. Cette alternative lancée en Australie est aujourd’hui développée aux Pays-Bas et dans les pays scandinaves, en donnant de bons résultats. Le principe est simple et permet en prime d’offrir à des ménages un accès au logement en-dessous des loyers du marché locatif. Il s’agit de scinder une maison unifamiliale en deux logements autonomes mais pas séparés pour autant : le rez-de-chaussée est occupé par la ou les personnes en perte d’autonomie, alors que les étages le sont par un jeune ménage ou un étudiant. La solidarité, le partage et l’entraide entre les générations sont ici de mise. Les modalités d’occupation sont à convenir entre les parties, avec l’encadrement d’un service tiers que la commune assurerait. En Alsace, du logement public est aussi construit selon ce principe.

Enfin, des responsables par quartier pourraient aussi jouer un rôle de relai. Les voisins sont en effet fréquemment les premiers à réaliser qu’une personne âgée est en difficulté.

Nelson Mandela disait : " Il ne peut y avoir plus vive révélation de l’âme d’une société que la manière dont elle traite ses enfants".  C’est pareil pour nos aînés et les plus fragiles. L’âme de la société sous l’emprise du capitalisme, système économique ne se souciant que du profit d’une minorité, est corrompue.

À nous de changer les choses...

 


1 Solidaris (2016). Étude « Maison de repos : à quel prix ? »

2 La Meuse (2018). Article : « Nos maisons de repos de plus en plus chères. »

3 Le Vif (2017). Article : « Le prix des maisons de repos a augmenté de 20% :1379 euros par mois en moyenne. »

4 https://silver-normandie.fr/

5 http://www.silvervalley.fr/Silver-Valley-12

6 La domotique vise à apporter des solutions techniques pour répondre aux besoins de confort (gestion d’énergie, optimisation de l’éclairage et du chauffage), de sécurité (alarme) et de communication (commandes à distance, signaux visuels ou sonores, etc.) que l’on peut retrouver dans les maisons. (source : Wikipedia).


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